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13.10.2020 - 14H34

« Le BIM est un gisement de valeurs pour tous les acteurs de la construction »

Architecte et directeur de la société de conseil et de services Trimble Consulting, ex-Gehry Technologies, Nassim Saoud a travaillé sur quelques-unes des constructions les plus emblématiques de la planète, notamment la Fondation Louis Vuitton à Paris. Interview d’un homme qui a un recul international sur le BIM.


Nassim Saoud, architecte DPLG, a rejoint Gehry Technologies - initialement groupe R&D de Gehry Partners, du nom du célèbre architecte américano-canadien - au démarrage du projet de la fondation Louis Vuitton à Paris il y a douze ans. Depuis, il a fait ses armes en Europe, en Amérique Latine (Brésil, Mexique) et au Moyen-Orient (Dubaï, Abu Dhabi, Arabie, Qatar). Son expérience l’a conduit à déployer les processus BIM depuis longtemps et sur de nombreux projets. Depuis 2014, Gehry Technologies a fait l’objet d’une acquisition par le groupe Trimble (éditeurs de solutions Softwares et Hardwares), fondé voici 40 ans.

 

 

 

Quelles sont les origines du BIM ?

L’acronyme BIM a pour ancêtre un autre acronyme à trois lettres « DMU : Digital Mockup » issue de la transformation numérique de l’aéronautique qui a servi à décrire les composants à assembler en 3D. Ces maquettes numériques sont enrichies de toutes les activités qui contribuent à la description des composants durant tout le cycle de vie et servent principalement au prototypage numérique, c’est qu’on peut appeler « prototyper avant de construire ». La vision initiale de Franck Gehry a consisté à challenger en permanence l’industrie de la construction à chaque nouveau projet qui représente un laboratoire à ciel ouvert. Il l’a souvent mise en perspective et comparée avec d’autres industries, principalement l’aéronautique, et il s’est inspiré de leurs processus et logiciels et a mis en œuvre de nombreux savoirs pour améliorer un point clé : le contrôle des projets via les maquettes numériques. Cette vision a été renforcée chez Trimble qui met en lien le monde numérique et le monde physique d’une manière bidirectionnelle en fluidifiant le flux des données par le scan 3D intelligent des conditions existantes « Field to BIM », ou par la projection des données dans les chantiers « BIM to Field » via les stations robotisées ou la réalité mixte.

 

 

A quoi sert le BIM ?


L’industrie de la construction est structurée autour de processus qui sont très fragmentés et séquentiels : à chaque phase, il y a beaucoup d’entrants et de sortants et si quelque chose casse, c’est souvent à la connexion entre ces jalons. Et ceci est vrai aussi bien pour un aéroport à dix milliards que pour un immeuble d’habitation ou une maison individuelle. La solution pour éviter toute déperdition et consolider l’ensemble du processus tient en un mot : la continuité numérique des données appelé « Digital Spin ». Une des questions majeures à laquelle permet de répondre le BIM, c’est celle de la prédictibilité de la construction. La technologie aujourd’hui permet une mise en lien intelligente de différentes sources de données (conception, planning, couts, etc.) et les bases de données BIM multi dimensionnelles permettent d’accroitre la prédictibilité et le contrôle des projets à construire.

 

Sur quels édifices avez-vous travaillé et donc appliqué cette vision ?


J’ai travaillé sur une large gamme de projets qui varient en échelle et en complexité à travers le monde : les façades de plusieurs kilomètres de l’université PNU en Arabie saoudite, pour laquelle étaient mobilisés plus de 150 grues et 75 000 ouvriers. Pour Le Louvre d’Abu Dhabi, on a travaillé avec les ateliers Jean Nouvel pour modéliser le dôme qui représente une belle métaphore d’une « pluie de lumière ». Sur un autre projet à Abu Dhabi - Al Bahar Tower -, le but consistait à concevoir une façade dynamique capable de s’adapter et s’ajuster à la course du soleil grâce à une enveloppe composée d’origamis en 3D pour réduire de plus de 50% l’usage de l’air conditionné dans une région du monde avec un climat très agressif. Nous avons également participé à un musée en Chine, un centre commercial à Angers, ou le centre commercial Beaugrenelle à Paris. Au Brésil, nous avons accompagné un grand projet urbain dans le nord est du pays pour construire une ville nouvelle autour de noyaux économiques existants. Le développeur portait un programme social pour sortir les gens des favelas et leur offrir un autre environnement de vie sur des terrains parmi les plus compliqués, avec des dénivelés incroyables et des collines : le but n’était pas de faire du low-cost mais de proposer un « new cost » axé sur la qualité. Nous avons aussi participé au projet d’infrastructure de l’aéroport de Mexico, dont le préambule était de construire l’un des aéroports les plus innovants au monde mais sur un lac, dans une zone sismique, à côté d’un volcan qui peut être actif, et tout le terminal est couvert par un toit continu de plus d’un million de mètres carrés en double courbure ! Dans un autre genre, à Sao Paolo, au Brésil, nous avons commencé avant la Coupe du Monde à travailler sur un ensemble de tours mixtes qui incluaient une offre tertiaire. Sauf que le marché a drastiquement changé avec l’effondrement économique. Le tertiaire n’avait plus de sens et la demande s’orientait vers davantage de logements : nous avons donc dû convertir le programme du projet – alors que le chantier était en cours - et aborder la question fondamentale de l’adaptabilité de ce que l’on construit. Plus largement, le BIM, c’est de la gestion de complexités, des acteurs, des données. Ce qui nous intéresse n’est pas seulement l’acte de construire, mais d’accompagner des projets qui portent une grande ambition, en termes d’échelle, d’intégration dans l’environnement, de consommation d’énergie ou d’approche sociale. Pour moi, c’est vraiment ça, le BIM. Ce n’est pas juste une modélisation en 3D de comment on doit couler du béton, pour rappel les pyramides ont été construites voici 4000 ans… sans informatique !

 

 

Estimez-vous que ces bâtiments n’auraient pas pu voir le jour sans le BIM ?

Si. Ils auraient juste été différents. L’histoire de l’architecture est très riche. Pour ne citer que la Renaissance en Italie, elle a donné lieu à des chefs-d’œuvre ! Pour les cathédrales, par exemple, il fallait deux ou trois générations d’architectes pour les finir…

 

D’après votre expérience internationale, quels sont les pays où le BIM est le plus implanté ?

En Scandinavie, par exemple, ils ont été précurseurs dès le début des années 2000. Au Danemark, une organisation étatique a fédéré les initiatives mais reconnaissons aussi que l’échelle du pays a facilité ce genre de choses. Ensuite, la Grande-Bretagne a eu un positionnement très intéressant au début des années 2011 avec la nomination de l’équivalent d’un secrétaire d’état au BIM : une autorité publique a donc organisé la digitalisation du processus de la construction. Reste qu’il est difficile de généraliser : certains territoires, comme Dubai, Hong Kong ou Singapour sur des petites échelles, se sont construits massivement et très vite, créant une vraie expérience sur le sujet. Quant à la France, une initiative gouvernementale a fédéré les acteurs de la construction à partir de 2015 autour du projet PTNB - Plan de Transition Nationale du bâtiment - et d’autre initiatives ont vu le jour tel que le projet MINnd pour le domaine des infrastructures ou l’affiliation du chapitre français (MediaConstruct) à BuildingSmart dont Trimble est membre dans plusieurs instances nationales et internationales. Il faut noter aussi que la France compte des groupes de construction au sein du top 10 mondial ainsi que des grandes entreprises dans les métiers du design et de l’ingénierie. Et ces entreprises réalisent une grande partie de leur chiffre d’affaires à l’international. La pratique internationale de certains grands acteurs de la construction français permet de faire avancer les choses sur l’échelle nationale en France.

 

Y a-t-il des risques dans l’utilisation du BIM ?

Il faut faire attention à ne pas juste consommer des résultats en perdant l’intentionnalité des projets. Le BIM verse parfois dans ce que j’appelle le « BIM Hollywood », avec une profusion de la 3D, ou pour représenter des « clashs », mais cela ne représente que 1% du potentiel de cette technologie. Le fond des sujets à servir doit toujours rester l’essentiel. Il faut noter aussi que l’engouement des dernières années a fait du BIM un sujet majeur, mais a aussi favorisé une grande technicité inutile pour en parler, les professionnels qui portent ce sujet peuvent donner l’impression « d’un entre soi » qui peut éloigner les nouveaux arrivants.

 

Le BIM est-il en train de révolutionner la construction ?

Je préfère parler d’une évolution. Le digital permet de capturer des connaissances, de travailler d’une nouvelle manière et de co-construire. Le BIM est une base de données d’informations connectées, qui n’a de sens que si elle donne de la valeur à chacun des acteurs, à toutes les étapes, de la conception à l’exploitation. Aujourd’hui, les pays et les acteurs commencent à se mesurer entre eux sur le sujet du BIM. Ce n’est pas le sujet. Un projet comme la Fondation Louis Vuitton est exceptionnel mais seule une génération sur deux d’architectes voit émerger un tel projet. D’ailleurs, le précédent à Paris, c’était probablement le musée Beaubourg… Selon moi, le BIM devrait servir en priorité l’architecture du quotidien, celle dans laquelle les gens vivent, sur des enjeux de qualité et de développement durable.

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