ACTUALITÉ | Transition énergétique

18.06.2020 - 10H43

En matière énergétique, nul n’est une île

Professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine et ancien conseiller économique de Christine Lagarde lorsqu’elle était Ministre de l’Economie et des Finances, Frédéric Gonand copréside le groupe de travail sur l’évolution des réseaux et du système énergétique à l’horizon 2030, au sein du comité de prospective de la Commission de régulation de l’énergie. Il a présenté en octobre dernier le rapport intitulé « Transition énergétique dans les territoires, nouveaux rôles, nouveaux modèles », qui évoquait largement la question de l’évolution énergétique des territoires. Rencontre.

En quoi la transition énergétique est-elle intimement liée au sujet de la territorialisation ?


Nous passons d’une organisation de l’énergie « top down » à une organisation « bottom up », pour parler en mauvais français. Je m’explique. Auparavant, l’énergie arrivait d’une centrale nucléaire, pour l’électricité, qui produisait quelque part sur le territoire de très grosses quantités d’électricité, sur des lignes à 400 000 V, lesquelles redescendaient en pluie fine via les réseaux jusque chez les particuliers à 220 V. Ceci reste en partie vrai. Pour le gaz, le schéma était assez comparable avec quelques gros points d’entrée sur le territoire français et de gros gazoducs venant de Russie, de Norvège ou des Pays-Bas : le gaz était réparti via des quantités de plus en plus petites jusqu’aux particuliers. Ce modèle, qui reste en partie valable, est celui du passé et que j’appelle « top down ». La transition énergétique introduit quelque chose de très différent et très nouveau pour les régions. Désormais, l’énergie électrique est de plus en plus produite avec du photovoltaïque et de l’éolien, et le gaz avec du bio-méthane, pour simplifier, soit quelque chose produit dans la campagne grâce notamment à la méthanisation. Ceci a des traductions géographiques très nouvelles : de nombreux sites de production d’énergie sont disséminés sur le territoire et envoient leur production relativement limitée sur le réseau. Au lieu d’avoir la pluie d’énergie qui arrive par le haut, les réseaux ont une part croissante de petits producteurs qui se branchent sur eux et leur apportent des petits morceaux d’électricité et de gaz. Ceci constitue une révolution pour les réseaux. Parce que ces réseaux d’acheminement deviennent des réseaux qui récoltent la production des énergies renouvelables et l’acheminent aussi dans d’autres endroits. Pour autant, la production d’énergie issue du photovoltaïque se trouve davantage concentrée dans le sud de la France, alors que l’énergie éolienne provient du nord-est. Il y a donc une place dans les territoires qui est consubstantielle à la transition énergétique.

 

Est-il imaginable que l’énergie produite localement soit exclusivement consommée localement ?

A vrai dire, cela n’existe pas physiquement. Quoiqu’il en soit, autonomie ne signifie ni autarcie ni autosuffisance. En matière énergétique, nul n’est une île. C’est particulièrement vrai pour l’électricité mais ça l’est également pour le gaz. Dans l’électricité, tous les câbles sont connectés les uns avec les autres. Le réseau national va fonctionner un peu comme un assureur qui permettra aux réseaux locaux d’avoir de l’énergie quand ils seront en déficit. Il est même le garant de l’intégration des énergies renouvelables. Le développement des productions énergétiques intermittentes conduit à réfléchir dans un contexte nouveau sur la façon dont nous avons d’organiser les solidarités territoriales et la péréquation tarifaire.

 

Comment voyez-vous l’avenir des réseaux français de distribution d’énergie ?

Nous devons distinguer électricité et gaz. Pour l’électricité, un socle nucléaire conséquent demeurera, avec un fort développement du photovoltaïque couplé à des capacités de stockage. Concernant le gaz, il existe une opportunité dans le bio-méthane d’origine agricole : le gaz aura sans doute un joli rôle de trait d’union entre la campagne et les milieux urbains. Le bio-méthane essentiellement produit en milieu rural sera acheminé par les réseaux en milieu urbain. Autrement dit, la campagne produira une partie de l’énergie qui servira à chauffer la ville…

 

Que convient-il de faire pour que cette territorialisation devienne une réalité à l’horizon 2030 ?

Il faut accélérer la professionnalisation en cours des collectivités territoriales sur le sujet. Conduire une transition énergétique au niveau local ne peut pas se réduire à des effets de communication. Cela met en œuvre de nombreux métiers avec de vraies expertises. Nous assistons déjà à une grande concentration du nombre d’autorités concédantes, puisque Enedis et GRDF ont de plus en plus à faire à des métropoles, comme Nantes, Strasbourg ou Bordeaux. Pour les avoir rencontrées, je peux vous assurer qu’elles savent de quoi elles parlent. Cette professionnalisation doit également s’étendre aux zones rurales, au niveau des syndicats intercommunaux.